lundi 18 avril 2016

Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés; Jonathan Evison


 Il y a parfois des livres qui vous happent sans que vous y preniez garde, et qui ne vous laissent pas indemne. La dernière livraison de la maison Monsieur Toussaint Louverture fait partie de cette espèce. Derrière un titre pas franchement aphrodisiaque, sauf perversité éventuelle, se cache un roman inoubliable.
Benjamin Benjamin (sic) est un quarantenaire en crise qui, pour se sortir de la mouise, va faire une formation pour devenir auxiliaire de vie. Embauché pour s'occuper d'un jeune homme, Trev, atteint de la myopathie de Duchenne, et cloué dans un fauteuil roulant, il va parvenir à surmonter ses défenses.  
En lisant on peut se dire, à raison, "oh la la encore un truc gnangnan plein de bons sentiments!". On aurait tort. 
Pour s'en convaincre, il suffit de lire comment Benjamin présente son patient:
"[La maladie] tord sa colonne vertébrale et raidit ses articulations au point que ses côtes reposent pratiquement sur ses hanches. Ses jambes sont repliées vers son estomac, ses pieds aux orteils recourbés pointent vers le sol et ses coudes sont, pour ainsi dire, rivés à ses hanches. Un bretzel humain avec un esprit en parfaite santé. Mais je ne vais pas parer Trev d'une auréole pour la simple raison qu'il regarde la mort en face. [...] A vrai dire, depuis plusieurs semaines, j'enrage de voir Trev refuser de prendre davantage de risques, de le voir s'entêter à rester prisonnier de sa routine, à ne savourer la vie qu'au compte-gouttes."
La mission de notre anti-héros va être de sortir Trev de son train-train pour enfin lui donner à vivre, ce faisant, Benjamin va lui aussi se sortir de l'impasse.

Difficile de dire ce qui fait qu'un texte est plus réussi qu'un autre. Cela tient parfois à une alchimie particulière. 
Pour Les Fondamentaux , il y a au moins trois éléments qui font la différence:

Tout d'abord les personnages sont à la fois crédibles et complexes, donc attachants. Pas seulement Benjamin mais tous les protagonistes ont une personnalité fouillée. Que ce soit Trev, qui, bien que handicapé, reste avant tout un jeune homme travaillé par ses désirs;  Elsa la mère courage; Bob, le père démissionnaire; Dot, la punkette en fuite ou Janet, l'ex-femme de Benjamin, les seconds rôles ne sont jamais réduits à de simples faire-valoir du personnage principal mais sont des éléments moteurs du récit.

Ensuite, la surprise. Les personnages, et principalement Benjamin, portent tous leur passé comme un boulet. Or, au lieu de vous donner les clefs d'entrée de jeu, l'auteur dévoile le passé dans d'habiles flashbacks qui font la révélation finale d'autant plus frappante qu'on perçoit le drame venir sans savoir exactement de quoi il s'agit.

Enfin, la forme choisie. Pour rendre compte du voyage émotionnel que vont vivre les protagonistes, l'auteur a décidé de leur faire vivre un vrai voyage. Un choix qui pourrait être télescopé, mais force est de reconnaître que cela marche particulièrement bien. Quoi de plus typiquement américain que le road trip*? Et comme les personnages sont des déclassés, il semble aller de soi que le voyage s'organise autour de lieux anti-touristiques, pour la plupart des motels** ou des cafeterias. Pour Benjamin, il y a comme une surimpression de deux voyages: celui qu'il est en train de faire avec Trev, et celui qu'il a fait dans le passé avec sa famille. C'est non seulement à un voyage dans l'espace mais aussi un voyage dans le temps, dans la mémoire, auquel nous assistons. 

Un texte qui plaira évidemment aux amateurs de contre-culture américaine, ceux qui ont aimé Jonathan Tropper, ceux qui pensent qu'un peu de provocation ne fait pas de mal, et qu'il n'y a pas de sujets tabous, et ceux qui aiment les bonnes histoires qui tiennent la route.  






*J'ai immédiatement pensé au film Thelma et Louise, sans trop savoir pourquoi, quoi que Little Miss Sunshine aurait été plus à-propos.
**Autre lieu typiquement américain, et éminemment cinématographique.

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